Grand contrôle de mes tétons

Le 07 janvier 2017, par Christophe Siébert

— De quel isolement parlez-vous ?
— De l’isolement dans lequel vivent les hommes, en notre siècle tout particulièrement, et qui se manifeste dans tous les domaines. Ce règne-là n’a pas encore pris fin et il n’a même pas atteint son apogée.
(Dostoïevski, Les frères Karamazov)

Il y a un an mourraient David Bowie et Leonard Cohen. À cette occasion, j’ai tenté de réécouter l’intégrale de leurs discographies respectives.

Avec celle de Cohen j’ai pris un certain plaisir, teinté d’un peu de tristesse en constatant que, voilà, l’œuvre studio complète de cet artiste, cinquante ans de carrière au compteur, un des chanteurs les plus aboutis du vingtième siècle, durait une douzaine d’heures. On est peu de choses et les fabricants actuels de chansons, qui peinent sang et eau pour en pondre dix dans l’année, doivent regarder avec effroi les kilomètres de musique offerts au monde par ce bon vieux Bach et tous ses confrères.

Bowie, c’est plus long. L’expérience m’a donné l’impression d’être un auto-stoppeur coincé pour l’éternité dans la voiture d’un type qui tournerait à l’infini sur le périphérique, sans jamais songer à prendre une sortie, en écoutant RFM, la face joyeuse. Pourtant, à sa manière improbable, en 2010 il m’a sauvé la vie. Je vivais alors dans une résidence de banlieue avec vue imprenable sur un parking décoré d’arbres aussi tristes que moi, ayant pour seule distraction, après avoir longé sur deux cent mètres la voie rapide donnant accès à l’autoroute, le plus vaste Carrefour de France. Après avoir tenu deux ans dans cet enfer tiède, j’ai craqué. J’ai d’abord échoué quelques temps dans le canapé d’un ami, puis m’est tombé dessus l’héritage inespéré d’une baraque en ruines où j’avais déjà vécu quelques mois, adolescent.

Une vie à mettre certaines questions de côté / Soit par manque de courage pour en accepter les réponses

Bien des années plus tôt, vers vingt ans (le bel âge pour fuguer), j’avais quitté mes parents sans donner de nouvelle, du jour au lendemain. J’avais fui comme on se suicide et ça m’avait fait un bien fou ; à ma résurrection j’étais nettement plus solide. À l’occasion de ce retour parmi les vivants, j’avais dû habiter quelques mois chez mes parents, mais dans la semi-ruine qu’ils avaient achetée entretemps, ils n’avaient pas prévu de pièce pour moi. Logique, j’avais coupé tous les ponts. Ne restait donc de libre qu’une sorte de débarras collé à leur chambre : huit mètres carrés, pas de fenêtre, pour seul ameublement un lit de camp à monture métallique (qui grinçait à chaque mouvement – et à l’époque je me branlais à longueur de nuit), quelques livres empilés au sol, mystères maritimes présentés par le Commandant Cousteau, anthologie de poèmes pour la fête des mères, et, face au lit, les planches en aggloméré vernis et les hauts miroirs piquetés de vert d’une énorme armoire de style années soixante, démontée et laissée là à mourir.

Lorsque j’en poussai la porte quinze ans plus tard, il ne me restait aucun souvenir. Je découvris un taudis rempli de meubles à moitié détruits (une semaine plus tard, une baleine en acier d’un mètre de long, jaillissant du canapé tel un éclair de mort, manquerait de peu transpercer l’ami qui avait eu l’imprudence de s’y asseoir) et impregné d’une odeur évoquant aussi bien le chenil de l’apocalypse que l’arrière-boutique d’un brocanteur mort de la peste. Dire que je m’y suis senti chez moi serait exagéré – mais ça l’était, chez moi, puisque je n’avais nulle autre part où aller. Que je le veuille ou non, ce lit où mon père était mort, ce matelas aux tâches jaunes plus grandes que mon torse, ces dizaines de bombes de laque à cheveux abandonnées un peu partout, ces multiprises figées dans vingt ans de graisse de cuisson, cette collection complète de l’Almanach Vermot, tout ça m’appartenait.

Une vie à dix à vingt à trente ans / Où on ne pardonne pas plus qu’on ne comprend

C’est dans ce contexte d’exploration déprimée que je suis tombé sur une chaîne pas vraiment hi-fi et sur l’impressionnante collection de vinyles de mes parents, qui me fit remonter quelques souvenirs du fond des âges : dimanches entiers à écouter Nana Mouskouri, Mireille Mathieu, des chansons paillardes yougoslaves (ma mère était nostalgique de son pays d’origine) ou encore les plus grands succès des Beatles interprétés par le célébrissime orchestre Ambiance Jeunesse Actualité – et, au milieu de tout ça, le deuxième album de Bowie, dont on se demande bien ce qu’il foutait là, le pauvre. N’ayant pour l’heure ni lecteur mp3, ni ordinateur, ni aucun autre appareil permettant d’écouter de la musique, n’ayant de toute façon pas non plus de musique (je mettrais plusieurs semaines à récupérer mes diverses affaires), Bowie est aussitôt devenu mon meilleur ami, mon sauveur. Mais la chaîne déconnait, et je vous assure qu’écouter Ground control to Major Tom en boucle, pendant trois jours, au semi-ralenti, avec de petites baisses de tension dues au léger voilage affectant le disque, dans une maison évoquant Amityville après six mois de squat par des Zadistes de mauvaise humeur, est une drôle d’expérience et aujourd’hui encore il m’arrive d’y repenser en tremblant. Mais au moins Bowie était là, dans ces heures sombres (et froides – le chauffage ne fonctionnait par très bien), il m’a accompagné. Quoique je pense de ses misérables chansons, je n’oublierai jamais ça.

Depuis, j’ai quitté cette baraque et tout ce que j’y ai laissé a terminé à la poubelle. Finis l’Almanach Vermot et le vinyle de Ground control to Major Tom, au clou la chaîne pas vraiment hi-fi et sa vitesse de lecture aléatoire, terminé. Quant à Bowie, qu’il repose en paix – et sa musique avec.

(Pour les intertitres : Une vie, Programme)

Une chronique de la rédaction d’AuvergneRhôneAlpes.info – Christophe Siébert

2017 manières de s’emmerder un peu moins le soir

Le 05 janvier 2017, par Christophe Siébert

« Il ne comprenait pas l’obsession de Lola pour le poète. Moi non plus, je ne comprends pas ta manie de baiser dans un cimetière, dit Lola, et pourtant je ne te juge pas pour ça. Oui, c’est vrai, admit Larrazábal, tout le monde a ses manies. »
(Roberto Bolaño, 2666)

Le soir du 31, au lieu de festoyer comme j’imagine la plupart d’entre vous, et au fait : bonne année, j’ai bouffé des Pringles (pub gratuite), bu de l’ice-tea à m’en faire péter la vessie, et, surtout, bossé toute la nuit sur les corrections du manuscrit de mon prochain bouquin, Descente : c’était une soirée formidable.

Les jours suivants, j’ai regardé toutes sortes de films, qui se sont pour certains révélés merdiques à un point absurde, mention spéciale à Ma Loute, sorte d’Everest dans sa catégorie, d’ailleurs je n’ai pas réussi à le franchir, après quoi j’ai bu de la bière et réfléchi à 2016, à 2017, à la mort, à la vie, à ce que j’allais bien pouvoir écrire ce coup-ci pour vous divertir, vous faire réfléchir. Peut-être pas vous faire grimper sur une chaise comme dans Le Cercle des Poètes Disparus mais au moins vous faire bouger d’un ou deux centimètres, peu importe la direction. J’ai toujours bien aimé la théorie du pas de côté développée par L’An 01, pas vous ?

À la fin (de la bière, de mes réflexions) je me suis dit que j’allais vous raconter pourquoi j’étais devenu écrivain. Je n’ai pas choisi d’être écrivain par amour particulier de la littérature, même si cet amour a fini par venir, mais parce que c’est la seule activité qu’il est possible de pratiquer chez soi, durant toute une vie, sans jamais sortir, sans que jamais personne ne s’y intéresse, et pourtant c’est tout de même une activité. Écrire n’est pas juste rester allongé sur son lit et attendre la mort en fixant son plafond, c’est ça aussi bien sûr, mais en plus on fait quelque chose, on accumule des phrases, l’oisiveté totale est teintée de quelques gestes. J’ai choisi d’être écrivain parce que c’est la meilleure façon possible, quand on a trop peur pour vivre et trop peur pour mourir, de ne pas faire partie du monde mais de faire quand même partie de quelque chose.

ÊTRE CLOCHARD EST UN BON PLAN DE CARRIÈRE

Quand j’avais dix-sept ans, j’écrivais plus ou moins tous les jours, enfin, disons chaque fois que ma dépression et ma flemme m’en laissaient le loisir, mais je ne me voyais pas du tout comme un écrivain, ni même comme un futur écrivain. Tout ce qui m’intéressait à l’époque, c’était quitter le système scolaire, éviter le système salarial – je ne voulais pas sauter de Charybde en Scylla, quoi – et me tirer loin de chez mes parents. Vu qu’il fallait que j’attende encore huit ans avant de pouvoir toucher le RMI, j’ai pris mon mal en patience, terminé le lycée, étudié un peu à la fac. Puis j’ai perdu patience et me suis tiré faire clochard à Toulouse. Je ne voulais vraiment pas avoir de patron, d’horaire ou de compte à rendre à qui que se soit. Clochard, relativement à ces critères-là, apparaît comme un bon choix de carrière. C’est bien longtemps après, il s’était écoulé environ dix ans depuis ma période toulousaine, que j’ai pigé que la littérature était le seul métier où ces conditions idéales sont réunies. Alors, vu que j’écrivais, que j’aimais ça de plus en plus, que je commençais à devenir pas trop mauvais, je me suis dit : pourquoi ne pas devenir écrivain ? Au sens professionnel du terme, je veux dire : gagner des ronds en faisant ce travail, payer mes factures avec mes phrases. Ça a pris du temps, je ne vous le cache pas. En fait ça fait deux ans que j’en vis à peu près, avec des hauts et beaucoup de bas, mais j’y suis enfin. Sur ma page Facebook y a marqué « prolétaire de la littérature » et c’est exactement comme ça que je me considère.

Néanmoins, je suis un prolétaire à la cool. J’ai la belle vie. Je me lève à l’heure que je veux, je travaille une heure dans la journée si ça me chante, ou quinze, ou vingt si j’ai envie, je bouffe quand j’ai faim ; mon amoureuse me le faisait remarquer hier aprèm : « c’est cool, de pouvoir faire l’amour quand on veut ! » Bin, ouais, c’est cool de faire l’amour à seize heures pendant qu’à la cuisine le repas de midi chauffe tranquillement (bon, cette fois-là, il a cramé – on s’en est remis, rassurez-vous), c’est chouette de vivre à son rythme, je vais pas me plaindre. Et c’est formidable, d’être payé pour réfléchir à des trucs, inventer des histoires et fabriquer des émotions.

SAINT-RÉMI, PRIEZ POUR NOUS

Vous savez quoi ? Sans le RSA, et avant ça sans le RMI, cette brillante carrière n’aurait pas été possible pour moi. Peut-être que ça n’aurait pas été une grande perte, j’en sais rien, peut-être qu’un écrivain de seconde zone en moins, ça n’aurait pas gêné grand-monde ? Peut-être qu’être obligé de bosser à l’usine aurait décuplé ma gnaque, mon envie d’y arriver, mon talent ? On ne saura jamais, j’irai pas à l’usine.

Alors, tous ceux qui sont contre les parasites, tous ceux qui estiment filer trop de pognon en échange de rien à des branleurs dans mon genre, musiciens inconnus qui ne jouent que dans des squats, artistes dont on ne voit pas les œuvres ailleurs que dans des fanzines à quatre sous, écrivains dont les manuscrits servent à Gallimard pour se torcher le cul, à tous ceux qui trouvent qu’en France il y a trop de couillons qui se pensent créatifs et croient que nécessaire est leur création, allez au bout de votre idée et votez pour ceux dont vous serez certains qu’ils nous couperont les vivres une fois pour toute, qu’ils transformeront tous ces parasites, tous ces aspirants qui n’y arriveront jamais, en employés de Mac Do enfin utiles à quelque chose. Mais n’oubliez pas un truc : dans un système où les suceurs de sang dans notre genre n’existent pas, eh bien la littérature, la peinture, la musique, redeviennent des activités réservées à une poignée de nantis, de bourgeois ; la création redevient un passe-temps pour riches. À vous de voir ce qui est le mieux : laisser la possibilité de devenir artistes, via la CAF et autres aides, aux enfants des classes moyennes et des classes laborieuses quitte à supporter une bonne proportion de couilles-molles sans talent, ou bien verrouiller ces activités, comme avant le vingtième siècle, et les laisser entre les mains des riches et rien que des riches.

UN SEUL TEXTE DE DAVID COULON VAUT MIEUX QUE TOUT PHILIPPE DJIAN

Et tant que j’y suis : vous avez aussi le choix entre continuer d’aller voir des films produits par des millionnaires, réalisés par des millionnaires, joués par des millionnaires et qui vont rapporter à tous ces millionnaires des millions de millions supplémentaires, et continuer d’acheter les disques des gros plein de lard de la chanson française, et continuer de lire les têtes de con, pardon, de gondoles de la grosse distribution éditoriale (pas de nom, sinon mon rédac’chef va encore me dire que je fais exploser le nombre de signe qui m’est permis), ou alors vous pouvez bouger vos culs, vous secouer un peu la curiosité, et essayer de voir quel genre de création vous financez en payant la CSG.

J’aimerais bien que votre résolution, pour 2017, ça soit d’aller assister à des concerts au Raymond Bar, à la Gueule Noire, au Grnd Zéro, au 17, à Relax et ailleurs ; que ça soit d’acheter Banzaï, Violences, Le Bateau et autres revues qui défrichent, qui cherchent, qui secouent les cocotiers bordant les sentiers battus ; que ça soit d’écouter les disques de Horse Gives Birth To Fly, Jean-François Plomb, Merde Fantôme, Trottoir, Isophrénia et autres musiciens qui ne joueront jamais pour l’Eurovision et ne passeront jamais sur France Inter ; que ça soit d’aller ouvrir les bouquins que publient Trash Éditions, Gros Textes, Les Crocs Électriques, Rivière Blanche, Al Dante, OVNI, United Dead Artists, Le Dernier Cri et j’en passe.

Puisqu’en payant la CSG et la TVA vous contribuez, au moins en partie, à ce que toute cette immense, inépuisable, florissante, fertile culture existe et qu’elle soit variée comme vous n’avez pas idée, j’aimerais bien qu’en 2017, anonymes mécènes, aimables producteurs sans visages, vous alliez voir ce qu’on en fait, de ce pognon. Parce qu’on en publie, des disques, des bouquins, des revues, des films, des bédés, assez pour remplir toutes vos maisons et pour tous les goûts ! On en organise, des expos et des performances, on en fait exister, des salles de concerts et des médiathèques alternatives, des festivals, on en fait tourner, des maisons d’édition underground, je vous jure ! Vous passeriez l’année entière à ne faire que ça, venir nous découvrir, que vous n’en débusqueriez pas la moitié !

Venez.

Une chronique de la rédaction d’AuvergneRhôneAlpes.info – Christophe Siébert

Libère ton cul et ton esprit suivra

Le 01 janvier 2017, par Christophe Siébert

Open up your funky mind and you can fly
Free your mind and your ass will follow
(Funkadelic, Free your mind and your ass will follow)

C’est possible, de se raser la chatte sans être aliénée au patriarcat ? Et s’y laisser pousser les poils sans être féministe, c’est possible ? Et porter une crête sans être punk ? Une burqa sans être soumise ? C’est possible, de faire des choix individuels qui le sont pour de vrai et pas uniquement l’expression d’un déterminisme inconscient ?

Je crois que oui, mais j’observe avec colère que certains militants – et ils ont raison de militer, la question n’est pas là – refusent de l’admettre, soit par aveuglement et orgueil (« pauvres petits, ils ne savent pas ce qu’ils font mais nous allons les sauver d’eux-mêmes »), soit par volonté d’assujettissement et de domination, même chez les révolutionnaires on trouve des petits chefs. À tous ceux-là je dis merde, on n’a pas échappé à un catéchisme pour tomber dans un autre, faut foutre la paix aux gens cinq minutes.

Je crois qu’en France, mais si ça se trouve c’est pareil dans les autres pays, simplement je ne les connais pas assez pour en juger, il y a deux sortes de féminismes. Plus exactement, il y a toute une mosaïque d’idées et de manières d’agir, chacune visant à atteindre l’un ou l’autre de deux objectifs contradictoires. D’un côté, l’émancipation des femmes, et notamment la libération de leurs corps ; de l’autre, la conquête du pouvoir, et elle consiste à dicter des règles, interdire, autoriser, décider ce qui est bon pour la cause ou la trahit. Dans toute contestation organisée, que son objet soit le patriarcat, le phallocratisme, le capitalisme, le racisme ou quoi que ce soit d’autre, deux tensions toujours s’opposent, d’un côté les libérateurs, de l’autre les récupérateurs. Mais à quoi ça sert, bordel, d’échapper à ceux qui nous disent que se raser la chatte est la seule option possible pour être une vraie femme, si c’est pour tomber dans les pattes de ceux qui nous culpabilisent en expliquant que se la raser est la preuve de l’oppression que nous subissons malgré nous ? À quoi ça sert, de réussir à éradiquer de notre corps tous les publicitaires y pullulant comme la gale, si c’est pour le livrer à des idéologues plus affamés qu’une armée de puces ?

UNE CHATTE EST UNE CHATTE EST UNE CHATTE EST UNE CHATTE, ET RIEN D’AUTRE !

Notre corps n’appartient ni au pouvoir ni à ceux qui le contestent, notre corps n’est pas un putain de message ni un argument de plus dans leurs interminables dissertations ! Ce que nous faisons de nos chattes, jambes, aisselles, est une affaire privée, ne concerne que nous ! Ceux qui transforment ça en idéologie sont des crapules. Et pour les crapules, une seule réponse : le goudron et les plumes. L’émancipation, bon sang de bois, ne consiste pas à s’arracher aux griffes des oppresseurs pour se jeter dans celles des libérateurs ! Et là, je parle de féminisme parce que la conversation est venue sur ce tapis-là avec la femme que j’aime, mais bordel ça vaut pour tout le monde ! On peut être marxiste et croire en Dieu, de droite et avoir les cheveux longs, adhérer à la CGT et écouter de la bonne musique !

De plus il m’apparaît bien ténu, le rapport entre un choix esthétique, ou de consommation, et l’expression d’une volonté politique. Ce prodige, qui transforme la fidélité à telle marque et le boycott de telle autre en action pour la paix, contre le colonialisme, pour l’égalité entre hommes et femmes ou contre l’homophobie, voilà bien le plus grand miracle de notre époque ! Que nous achetions un slip, un pantalon ou du café bio, que nous n’achetions pas de clopes, de pâtes ou de godasses, arrêtons cinq minutes de délirer, nous ne militons pas pour deux ronds. Nous consommons des produits, nous refusons d’en consommer d’autres, nous fondons nos choix sur un certain nombre de critères et parmi ceux-là, peut-être, l’idéologie supposée de ladite marque. Mais, nom de Dieu, depuis quand boycotter Danone ou Nestlé ou McDo ou va savoir qui, depuis quand ne pas bouffer de yaourt ou de hamburger, est un geste politique ? Redescendons sur Terre ! Écrire un livre expliquant pourquoi Danone est une entreprise dégueulasse, ça, oui, c’est un geste politique, ou poser une bombe dans une usine Nestlé, ou se faire élire et interdire l’installation d’un restaurant McDonald sur le territoire communal, ou loger une balle dans la tête d’un grand patron.

ON EST LES CHAMPIONS, ON EST LES CHAMPIONS, ON EST LES CHAMPIONS DU SPECTACLE !

Néanmoins, ce tour de passe-passe par lequel les consommateurs se sont persuadés que le choix de leur consommation relevait du militantisme, je ne le comprends que trop. Il est la conséquence de cette idée grotesque consistant à penser que tout est politique. Le moindre geste posséderait une portée idéologique ? Mais quelle foutaise ! C’est ainsi qu’en épinglant sur sa veste une petite main jaune et un petit ruban rouge on lutte contre le racisme et le SIDA, qu’en regardant à la télé un spectacle caritatif animé par des millionnaires, on lutte contre la pauvreté. Remarquez, dans la mesure où, en regardant un match à la télé, on se sent aussi victorieux que l’équipe qui vient de transpirer pendant quatre-vingt-dix minutes, pourquoi pas ? On est les champions, on est les champions, on est les champions du Spectacle ! C’est fou, cette capacité à se convaincre, à si peu de frais, d’être engagé. C’est fou, cette impression, digne d’une hallucination collective, que mettre un pin’s, ne pas bouffer de barre chocolatée ou se raser/ne pas se raser la chatte nous range dans la même équipe que Simone Weil, Judith Butler ou Jean-Marc Rouillan. C’est fou, qu’en lisant cette chronique certains lecteurs puissent se dire que je suis un auteur engagé – pitié, abstenez-vous.

Je rêve d’un monde mieux hiérarchisé, moins confus, où ce ne sont pas les spectateurs mais les sportifs qui gagnent et perdent les compétitions, où s’occuper de sa chatte est une activité intime, où les corps n’appartiennent qu’aux âmes qui les habitent. Je rêve d’un monde où ceux qui veulent changer les choses le font à coups d’idées, d’actes, mais pas en manifestant, face à telle ou telle mode, telle ou telle injonction, leur adhésion ou leur rejet. Et tant que j’y suis, je rêve qu’enfin, enfin, ils le fassent pour eux-mêmes et personne d’autre, éventuellement motivés par l’envie que leurs discours, que leurs actions, servent d’exemple – mais pas au sein d’un groupe ni dans une intention prosélyte. Que chacun milite pour son cul et foute enfin la paix à celui de son prochain, voilà ce qui serait bien.

2016 nuit gravement à la santé

Le 15 décembre 2016, par Christophe Siébert

Moi je suis fasciné, je le dis. Tout ce que la civilisation a produit. C’est impressionnant de richesse, et par contrecoup, la pauvreté de l’existence est impressionnante aussi. (…) Par pauvreté de l’existence, je veux dire le point auquel on s’emmerde. C’est extraordinaire, le point où on s’emmerde.

(Jean-Patrick Manchette, L’Affaire N’Gustro)

Il paraît qu’en fin d’année on fait des bilans. Pour ma part, j’aurais vu mourir un libraire et naître une maison d’édition, j’aurais enterré un manuscrit et j’en aurais mené un autre à terme. Une année équilibrée, en somme, sur le plan métaphysique. Et pour ce qui est du monde ? Là, par contre, je le trouve plutôt mitigé, le bilan. Ce que je retiendrai de 2016, et c’était vrai en partie lors des années précédentes mais ça a pris un tour nouveau, atteint un point critique, c’est cette immense obsession de la mort et du ricanement, et leur victoire qui me semble totale.

Un bon procédé, pour illustrer une idée, consiste à trouver un exemple résumant les choses, tenant lieu à la fois de métonymie et d’allégorie, et je crois que j’ai ce qu’il faut. Les nouveaux paquets neutres incarnent assez bien notre attitude et la manière contemporaine de voir le monde, dans ce pays. L’image qui me vient, quand je pense à la France, c’est un type assez âgé, dont toutes les dents sont pourries, et dont le principal loisir, le seul amusement, consiste à chercher dans le dedans de sa gueule, armé d’un cure-dents, les zones les plus abîmées, les plus douloureuses. Et puis, une fois qu’il les a trouvées, à les trifouiller le plus profond possible, le plus au cœur du nerf, jusqu’à avoir la main qui tremble, les larmes aux yeux, du sang plein la bouche – et à se réjouir de ça. Pour rien au monde il n’irait chez le dentiste, ce type un peu âgé, tant son masochisme est la seule chose qui lui reste, son dernier haillon. Pourquoi, comment sommes-nous devenus ainsi ? Je n’en sais rien. Mais c’est pourtant ce que nous sommes, ça j’en suis sûr, je vois cette attitude à l’œuvre chaque jour. Cette chose que nous appelons ironie, sarcasme, persiflage, ce comportement que nous croyons avoir hérité de Rabelais, de Molière, du professeur Choron, de Reiser, de Siné, mais qui n’en est que le fantôme, qui n’est que la joie méchante de rater. La rage, oui, celle-là même qui animait ceux que je viens de citer mais nous, nous en sommes au dernier stade : celui où les membres tremblent de manière incontrôlée, où l’écume mousse entre les lèvres, où l’animal, dans sa confusion grandissante, se sachant condamné, mord tout ce qui passe à sa portée, y compris lui-même.

LA ROUTE A ÉTÉ COURTE DE THÉLÈME À GROSLAND

Les paquets neutres, oui, comme un condensé de tout ça, comme un hiéroglyphe qui dit tout ce qu’il y a à savoir de notre pays et de nous qui l’habitons, à commencer par sa première contradiction : neutre, vraiment ? Qui serait assez naïf, ou assez dingo, pour croire qu’en ce monde, quelque chose qui a un rapport avec la communication ou avec le fric pourrait être neutre ?

« Le paquet neutre se définit par une absence de tout accessoire publicitaire rappelant l’univers de la marque : couleurs, images de marques, textes promotionnels.
« Tous les paquets de cigarette et de tabac à rouler seront d’une couleur standardisée, quelle que soit la marque.
« De nouveaux avertissements visuels et élargis à 65% du paquet (…) seront apposés, en haut du paquet.
« Le nom de la marque et du descriptif seront imprimés en caractères uniformisés et dans une couleur standardisée. »
(Source)

C’est plutôt cocasse, de qualifier de neutre un packaging qui a pour fonction de dissuader l’achat de l’objet qu’il emballe. En tout cas, au hasard des rues que j’ai foulées en France, en Belgique et en Suisse pendant la tournée Jeanne Van Calck, je suis tombé sur toutes sortes de paquets qui m’ont donné l’envie d’entamer une collection. Pour l’instant, mes deux préférés sont celui orné d’un pied complètement bouffé par la gangrène (il faut le voir pour le croire : imaginez qu’un des protagonistes de La nuit des morts vivants ait décidé de fumer trois ou quatre cartouches en moins de vingt-quatre heures), et celui que décore une photo de cendrier dont les cendres qu’il contient ont la forme d’un fœtus. Lecteurs, lectrices, si vous voulez me faire plaisir, envoyez-moi les vôtres !* (Vides, s’il vous plaît : je suis non-fumeur)

Glissons rapidement, pour en finir avec cet aparté qui n’est pas tout à fait le sujet de cette chronique, sur le fait que le tabac, si on met en balance les dépenses de santé publique, le manque à gagner dû aux morts qui se soustraient prématurément à l’impôt, l’argent que rapportent les taxes et les économies réalisées sur les retraites non-versées aux fumeurs décédés, est une source de revenus pour l’État. Un milliard à peu près, selon BFM, ce qui fait de l’État la seule entité (à ma connaissance) à militer contre l’exercice d’un commerce dont elle tire profit.

UN MONDE OÙ LA MORT RICANANTE A GAGNÉ

Moi, ces paquets neutres, les photographies gores ou simplement sordides qui les accompagnent, le marronnasse qui a été choisi, je les trouve révélateurs de notre déséquilibre. Quand j’observe mes contemporains, quand j’examine leurs actes, leurs discours, leur manière d’appréhender les tragédies de leur époque (ou le mouvement de l’Histoire, comme vous préférez), j’ai le sentiment d’avoir affaire à des gens qui face à la mort, à laquelle ils pensent en permanence, sont tiraillés entre le désir puissant et la peur extrême, et que ce tiraillement se traduit par un cynisme extraordinairement déprimé. La France était le pays de l’humour : elle est devenue celui du rire jaune. Et je ne m’exclue pas de la farandole névrosée, moi qui manifeste mon envie de collectionner ces paquets promettant la mort à ceux qui les achètent, moi qui compare l’argent que coûtent les fumeurs, l’argent qu’ils rapportent, et qui ricane en constatant combien la mort est un bon business.

Nous sommes des gens bizarres. Chaque fois que ça empire quelque chose en nous se réjouit, quelque chose jouit à chaque lézarde, à chaque menace que ça dégringole pour de bon sur nos crânes. Nous jouissons d’avoir le président le plus impopulaire du siècle. Nous jouissons de l’impuissance de l’État face au terrorisme, face à la crapulerie de la haute-finance, face à sa propre corruption, face à l’imbécillité de certains d’entre nous. Nous jouissons de notre propre impuissance, petits Nérons que nous sommes tous devenus, et qui pendant que brûle Rome, cherchent la meilleure punchline, celle qui sera le plus retwitée. De l’affreuse, de la terrible stupidité de certains d’entre nous, nous tirons un plaisir indicible, sale ; le paquet neutre, ce concentré d’ironie morbide, est un parfait résumé de ça. Un produit mortel, que nous consommons par plaisir, vendu très cher par des gens conscients de nous tuer, et que l’État autorise et empêche dans le même mouvement, cet État que nous voyons tout à la fois comme notre patron, notre employé, notre représentant et notre ennemi. Qui dit mieux ? Quel objet pourrait-on trouver pour incarner aussi bien nos contradictions, nos incohérences, le plaisir que nous éprouvons à aller mal et à en être lucides ?

LA VIE EST UNE FARCE MAIS JAMAIS UNE BLAGUE

Il paraît qu’en fin d’année, on prend des résolutions. Pour ma part, je vais tenter de résister un peu mieux, un peu plus, à l’ironie, à la malice, au persiflage, tous ces anticorps qui, naguère salutaires, sont devenus cancers à force qu’on les laisse prendre possession de tout. Je vais essayer de me souvenir, à chaque seconde si je peux, que la mort, la littérature, l’amour, sont des choses sérieuses, que la vie est souvent comique mais qu’elle n’est jamais, jamais, au second degré.

Et ma collection de paquets de cigarettes macabres, j’en ferai non pas un objet dérisoire, ni un outil de dérision, mais un memento mori, bordel de merde.

Joyeux Noël à tous.

*Christophe Siébert, 5 rue Sainte-Rose, 63000 Clermont-Ferrand. D’avance, merci. J’exposerai sans doute sur ma page Facebook les plus dégueulasses.

Une chronique de la rédaction d’AuvergneRhôneAlpes.info – Christophe Siébert

Tranche de vie d’un crevard underground

Le 17 novembre 2016, par Christophe Siébert

« Qu’arrivera-t-il aux artistes sérieux qui souhaitent conserver [leurs] qualités dans leur travail ? » « Ils seront underground »
(Marcel Duchamp, 1962)

C’est l’histoire d’un type qui écrit dans des revues littéraires et dans des fanzines de poésie. C’est l’histoire d’un type qui passe des heures et des heures à travailler sur des textes ensuite lus par deux cent, trois cent, cinq cent lecteurs et ce type n’en retire pas un sou, c’est l’histoire d’un type qui bosse gratuitement. Mais pourquoi est-ce que ces revues, ces fanzines vendus dix ou quinze balles, ne paient-ils pas leurs auteurs ? Sont-ils radins ? Eh ! non. Simplement, les personnes qui les dirigent ont fait le choix de refuser les subventions, ou bien alors en ont demandées et attendent encore une réponse. Alors tout le fric que génèrent les ventes et les abonnements sert à payer l’imprimeur. Et quelques autres frais fixes, en tout cas pas à enrichir les auteurs, ni les maquettistes, ni les rédac’chef, ni personne qui est lié de près ou de loin au contenu de l’objet, en fait. L’encre et le papier valent plus cher que les mots, mes amis.

C’est l’histoire d’un type qui écrit des recueils de poésie, des recueils de nouvelles, des romans. Tous ces livres sont publiés à quelques centaines d’exemplaires par des éditeurs courageux et pas très connus, certains sont quelquefois prestigieux dans ce qu’on appelle en France l’underground, et ils luttent d’une année sur l’autre pour simplement ne pas crever. C’est l’histoire d’un écrivain le plus souvent payé en exemplaires qu’il doit vendre lui-même (théoriquement, ça n’est pas légal), parfois en droit d’auteurs, et tout ça correspond, en gros, à quelques centaines d’euros gagnés chaque année pour des livre qui vont être lus par deux ou trois cent personnes, cinq cent les années fastes, des livres qui auront demandé un an, deux ans, trois ans de travail.

Serait-ce l’histoire d’un type dont les éditeurs sont radins ? Eh ! non. Simplement, ils refusent de demander de l’aide au Centre National du Livre (ou bien la demandent mais le CNL considère que ça ne vaut pas le coup de les aider, qu’il vaut mieux filer son fric à Verticales ou à Actes Sud, ces maisons menacées par l’indigence). Mais où va le fric, alors, si les bouquins se vendent aussi bien, aussi mal, qu’ailleurs ? Chez l’imprimeur, essentiellement, un petit peu dans les poches du libraire et, pour les plus téméraires d’entre eux, dans celle du diffuseur – le diffuseur, c’est le VRP qui va de librairie en librairie pour convaincre le cher commerçant de prendre tel ou tel livre, un peu comme le représentant Ricard dans les bistrots. En fait, la plupart des livres se vendent à perte et chaque fois que vous en achetez un, vous coûtez du pognon à l’éditeur, arrêtez !

RSA ET BIÈRE LIDL

Blague à part, ce qui fait tenir les revues, ce sont les pubs et les subventions, et les revues indépendantes n’ont ni l’une ni l’autre, et ce qui fait tenir les éditeurs ce sont les subventions et les gros succès, et les éditeurs dont je parle ici n’ont ni l’une, ni l’autre : quand un auteur commence à marcher un peu, il fuit à toute jambe les Marais Maudits de l’Underground pour aller lui aussi signer chez Gallimard et serrer la louche aux pigistes de Libération. Évidemment, vous croyez quoi ? Qu’ils sont des missionnaires ?

Alors, voilà, pas de sou pour payer l’éditeur (tous ceux dont parle cette chronique sont au RSA, ou bien en fin de droit, ou bien dépendants d’un travail alimentaire), encore moins pour payer l’auteur.

C’est l’histoire d’un type qui, pour faire connaître son travail à de nouveaux lecteurs, a cherché un moyen de faire de la promo qui ne passe pas par la télé (vu qu’il n’en ont rien à foutre de lui), ni par France Inter (vu qu’ils n’en ont rien à foutre de lui), ni par la presse culturelle (vu que la presse culturelle, en France, a pour mission de faire connaître au public des auteurs que le public connaît déjà). Alors, que fait-il ? Il lit ses textes sur scène. Il monte quelquefois de belles tournées. La prochaine, en duo avec une collègue à lui, va durer trois semaines et enchaînera presque vingt dates en France, Belgique, Suisse. Bien sûr, comme ils ne sont pas intermittents et ne jouent que dans des lieux qui ne sont pas subventionnés et refusent de faire payer l’entrée quinze balles et vendre le demi de bière à cinq euros, ils leur restera dans les poches, une fois déduits tous les frais, entre cinq cent et mille euros s’ils se démerdent bien. Au black, évidemment, et qui viendront s’ajouter aux quelques autres sources de revenu. L’une d’elles, c’est l’écriture de chroniques comme celle que vous êtes en train de lire. Chaque chronique écrite pour PressNut lui rapporte cent euros, il en écrit deux par mois. Il accepte aussi des commandes de toutes sortes, des choses qui l’intéressent, d’autres qui l’intéressent moins, en tout cas il dit oui à peu près à tout du moment que ça paie les factures, car il a choisi de ne rien faire d’autre qu’écrire, et comme il est têtu comme une brique il ne changera pas d’idée. Heureusement qu’il y a le RSA, les bus pas cher et qu’Internet est accessible à tout le monde, sinon y a bien longtemps qu’il serait redevenu clochard.

L’UNDERGROUND SENT LA CHAUSSETTE SALE

L’underground est un mot aimable pour désigner, dans l’art et la culture, l’ensemble des gens qui ne vivent pas de leur travail et sont trop cons pour envisager de faire autre chose de plus lucratif. Si vous connaissez des boulangers que la faillite menace, des médecins qui devraient faire deux fois plus de consultations pour vivre correctement, des garagistes ou des agriculteurs qui vivent de l’aide sociale pour compléter leurs revenus, si vous connaissez des mères célibataires cumulant deux ou trois mi-temps sous-payés pour joindre le deux bouts, alors vous pouvez vous faire une bonne idée de ce qu’est l’underground.

Petite parenthèse pour que vous pigiez comment ça se passe dans le monde réel, en-dehors de l’underground : vendre cinq cent bouquins, c’est pas si mal. Des tas de type que vous connaissez parce qu’ils sont chroniqués dans Télérama n’en font pas autant. J’en connais un – j’ai pas le droit de dire son nom ni de nommer son éditeur mais c’est de source sûre, faites-moi confiance, mon indic a vu les factures – qui pour son dernier livre, une centaine de pages écrites tellement gros que ta grand-mère pourrait les lire dans le noir, a touché 80.000 euros. L’éditeur est-il richissime et généreux ? Point du tout ! C’est le ministère de la culture qui paie, tout va bien. Qu’on s’entende bien : je ne dis pas ça pour pourfendre la corruption. 80.000 euros pour un mauvais bouquin et que personne ne lira, c’est du fric qui ne servira pas à financer une nouvelle centrale nucléaire, qui ne servira pas à fabriquer un nouveau char d’assaut, et j’aime autant qu’il serve à promouvoir l’embourgeoisement des écrivains sans talent plutôt que l’asservissement des peuples – par contre, j’aimerais bien en croquer moi aussi, du bon pognon !

Bon. Remettons les pendules à l’heure un instant. Cette chronique n’est pas là pour faire couiner les violons. Le but n’est pas qu’on plaigne ces pauvres gens qui après tout ont choisi cette vie et qui se marrent pas mal. C’est une existence superbe et je vous recommande, à tous, de lâcher vos boulots et de vous y mettre. C’est l’histoire d’un type qui bosse quinze heures par jour parce qu’il ne sait, ni n’aime, rien faire d’autre. C’est l’histoire d’un type qui peut faire l’amour à l’heure qu’il veut, manger quand il en a envie et dormir quand il a sommeil plutôt qu’à des horaires imposés par un contexte qu’il ne maîtrise pas. C’est l’histoire d’un type qui est libre, aussi libre qu’on peut l’être dans ce monde, et qui accepte joyeusement d’en payer le prix. C’est l’histoire d’un type qui a autant de chance de devenir riche qu’un joueur de Loto, sauf qu’au lieu de jouer au Loto il pratique un jeu autrement plus passionnant : il écrit.

Bref, tout ça pour dire, chers lecteurs, que je pars en tournée du 16 novembre au 9 décembre et que par conséquent, dans quinze jours, il n’y aura pas de chronique, je n’aurai pas le temps de l’écrire : je vais passer les trois prochaines semaines à dormir dans des bus et des sleepings qui puent la chaussette, à me saouler la gueule à la bière Lidl, à stresser comme un maboule avant de monter sur scène. La chronique que vous venez de lire est la lettre de justification la plus putassière de toute l’histoire de cette longue discipline, autrement dit.

Cette chronique est dédiée à tous mes copains et à toutes mes copines qui écrivent, dessinent, font de la musique, créent des revues et des fanzines, éditent des livres.

Une chronique de la rédaction d’AuvergneRhôneAlpes.info – Christophe Siébert

Policier Moustachu…

Le 03 novembre 2016, par Christophe Siébert

Prince Jésus qui a puissance sur tous,
Fais que l’enfer n’ait sur nous aucun pouvoir :
N’ayons rien à faire ou à solder avec lui.
Hommes, ici pas de plaisanterie,
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre.
(François Villon, La ballade des pendus)

Ce qui est sûr, c’est que les policiers en colère ont très peu de chances de se faire gazer, taper sur la gueule ou embarquer par leurs collègues CRS ! Encore que, on sait pas comment la situation pourrait tourner. Une possibilité de guerre civile, serait par exemple l’affrontement entre les policiers manifestants et leurs collègues fidèles au gouvernement, chacun sommé de choisir son camp, fusil contre fusil. Cette guerre profiterait évidemment aux criminels de tous poils parce que de toute évidence, les types comme moi ne risquent pas de se défendre tous seuls. Ce serait une fin du monde très violente et que les paranoïaques actuels n’évoquent guère dans leurs bouquins catastrophistes. C’est dommage, elle a de la gueule.

UNE GRENADE AU PALAIS-BOURBON

Depuis la Libération, la police n’a pas souvent manifesté. Il faut dire que, contrairement à la plupart des autres travailleurs, les policiers n’ont pas le droit de le faire pendant leurs heures de service. La première fois, c’est en 1946 – ils ne sont pas les seuls, d’ailleurs, puisque c’est la majorité du secteur public qui manifeste également. Ils réclament de meilleurs salaires. Les policiers seront entendus, mais le droit de grève leur sera retiré peu après.

En 1958, nouvelle révolte. Ils seront 5000 en civil dans tout Paris, dont 2000 devant les grilles de l’Assemblée Nationale, que ne tardent pas à rejoindre leurs collègues en tenue. Les slogans ne rigolent pas : « Vendus, salauds ! Nous foutrons même une grenade au Palais-Bourbon ! » (Cité par le France-Soir de l’époque). Ils veulent la dissolution du Parlement et que l’Algérie reste française, ils veulent des primes de risque et, globalement, à peu près les mêmes choses que leurs collègues actuels. Au bout du compte ils seront l’une des causes de la chute de la quatrième République et du retour au pouvoir du général de Gaulle, qui s’empresse de nommer Papon à la tête de la préfecture de police.

En 1983, aux obsèques d’un gardien de la paix abattu par des braqueurs liés à Action Directe, le ministre de l’Intérieur, Gaston Deferre, est hué par des centaines de policiers. Devant le ministère de la Justice, ils sont aussi nombreux à réclamer la démission de Robert Badinter et le rétablissement de la peine de mort. « Badinter assassin », crient-ils, avec une involontaire ironie. Ils veulent plus de répression et sont entendus puisqu’à Deferre succèdent Joxe puis Pasqua, qui ne sont pas vraiment des tendres.

Bref, quand les policiers gueulent, des têtes tombent, et pas qu’un peu.

ET AUJOURD’HUI, QUE VEULENT-ILS ?

Leurs revendications officielles, telles que présentées par les deux syndicats majoritaires que sont UNSA-Police et Synergie Officiers, portent sur quatre points principaux :

— Fin de la politique du chiffre et de la prime au résultat ;
— Répression accrue des violences faites aux policiers ;
— Davantage d’effectifs, de matériel, de pognon ;
— Fin des tâches indues telles que le transfert de détenus, par exemple*

Les revendications individuelles des flics interrogés par les journalistes** sont à la fois plus imagées et plus variées : « On est dans l’hyperviolence : pour procéder à une arrestation, on doit faire face à une vingtaine de personnes » ; « Ils n’ont plus peur d’aller tuer les flics » ; « Je ne sais pas si c’est parce qu’ils n’ont plus peur de nous, ou si c’est parce qu’ils n’ont pas peur de la sanction » ; « Un gilet tactique, pour pouvoir porter le matériel au lieu de bourrer ses poches de pantalon, ça coûte environ 70 euros, ou beaucoup plus s’il est pare-balles. Il faut souvent qu’on utilise des gants à usage unique pour éviter de souiller des traces lors de constatations de cambriolage, c’est à notre charge aussi » ; « Les véhicules sont tout le temps en panne » ; « Les vacances sont de plus en plus compliquées à prendre » ; « J’ai des tonnes d’heures supplémentaires que je ne peux même pas poser » ; « Cela me choque que malgré les attaques terroristes on nous mette en Kangoo pour des vacations de huit heures »

CINQUANTE MILLIONS D’AMIS

Selon un sondage IFOP, 91% des personnes interrogées (elles sont 1000 en tout) déclarent trouver justifiée la colère des policiers, ce qui est une sorte de record puisqu’ils ne sont que 60% à approuver les manifestations liées à la Loi Travail, par exemple.

Je sais pas. Moi, je continue à en avoir peur, de la police, et à la mépriser, globalement. Je ne conteste pas la nécessité d’un bras armé de la Société. Comme je disais, je serais bien emmerdé d’avoir à me défendre moi-même, la seule arme que je sais manier avec efficacité, c’est le coupe-ongles (mais grand modèle, quand même, je suis pas une mauviette à ce point). Pourtant, quand je les vois, j’ai pas envie de leur demander mon chemin. Et quand je lis toutes les accusations de sexisme, racisme, violence injustifiée, abus de pouvoir, qui leur tombent dessus à longueur de temps, ça me donne pas envie d’aller manifester avec eux pour qu’ils soient davantage armés.

Ce qui me gêne aussi beaucoup, c’est que dans leurs revendications, on entende pas parler de deux trucs essentiels à mes yeux : une formation plus longue et un niveau de recrutement plus élevé. Parce que là, aucun diplôme exigé pour passer le concours d’ADS et 14 semaines de formation, pour des types qui sont armés (je cite : « L’arme administrative est la même pour tous policiers, néanmoins au contraire des gardiens de la paix, les ADS n’ont pas le droit d’avoir leur arme en dehors des heures de service, elle doit obligatoirement être rangée dans un coffre-fort du commissariat à chaque fin de service. »***), je trouve pas ça rassurant. Pour un gardien de la paix, la formation est de douze mois. Je sais pas si ça vous paraît beaucoup, mais à moi non. Considérant qu’ils « assument des missions de surveillance et de sécurisation, d’aide et assistance aux personnes, de circulation routière, de garde et de protection, des missions de police judiciaire et de recherche de l’information »***, j’aimerais bien qu’ils en sachent un peu plus long. Je veux dire, un bibliothécaire de même grade, dont le boulot consiste à ranger des bouquins sur des étagères et à répondre aux questions des mémés qui cherchent le dernier Musso (no offense, hein), est formé pendant six mois. Ça doit être vachement concentré, la formation de policier, pour que tout tienne dans le double de temps, non ?

SORTIS DU PURGATOIRE

En tout cas ça porte ses fruits, toute la propagande sécuritaire, toute la culture policière dans laquelle on baigne, les séries télé, les romans et tout le bastringue. Les flics ne sont plus des salauds qui assassinent, ne sont plus le bras armé de l’État, ils sont devenus le rempart du peuple contre la violence terroriste et contre celle des dealers et autres petits salauds. On a tous embrassé un flic, on dirait. Une autre hypothèse, c’est que les gens en ont tellement marre de Hollande qu’ils sont prêts à soutenir tous ceux qui veulent le faire chier, que ça soit Dieudonné, les flics, n’importe qui pourvu que l’autre en fasse des nuits blanches. Pourquoi pas.

Je crois plutôt que la période de purgatoire consécutive à l’activité de la police pendant l’Occupation, prend fin.

Pour mémoire : 167 policiers parisiens morts en héros pendant la Résistance, contre 3000 qui prêtent serment à Pétain le 20 janvier 1942. Et 75.000 juifs déportés avec l’aide de la police française (dont 13.000 dans la seule nuit du 16 au 17 juillet 1942 et rassemblés au Vélodrome d’Hiver, et 10.000 dans les nuits du 26 au 28 août 1942 dans la zone sud)****.

Malgré ça, l’un des premiers gestes que fera de Gaulle après la Libération, c’est attribuer la Légion d’honneur à la préfecture de police de Paris, affirmant qu’ils « ont donné à toute la nation un bel exemple de patriotisme et de solidarité ».

Bien sûr, il n’est pas question ici de mettre tout le monde dans le même sac (dans le même S.A.C. ?). Il y a eu des Résistants dans la police, et dès la première heure (cf. l’affaire du Coq Gaulois). Mais il y a eu surtout beaucoup de policiers qui, se pensant au service de l’État quel qu’il soit, ont collaboré. Et ceux-là, à la Libération, n’ont guère été inquiétés. C’est que de Gaulle avait à résoudre un dilemme : envoyer une certaine proportion de sa police en prison, ou bien passer l’éponge et reconstruire le pays avec son aide. Et comme il avait peur des communistes, le général, comme il craignait qu’ils prennent le pouvoir, je ne vous fais pas de dessin…

L’ambiance a dû être bizarre, ces années-là, dans les commissariats, quand devaient se côtoyer ex-Résistants et ex-collabos… Et on parle de Papon ? Devenu en 1958 premier préfet de la police de Paris de la cinquième République (et là, je vous renvoie au début de la chronique). Et les Groupes Mobiles de Réserves, ça vous rappelle quelque chose ? L’ancêtre des C.R.S. – c’est Bousquet qui a crée ça, le même Bousquet qui a délivré des cartes d’identités française à plus de 200 policiers allemands.

LA FOIRE À LA SAUCISSE

Alors, comment conclure cette chronique qui part dans tous les sens ? Bien sûr, les policiers d’aujourd’hui ne sont pas ceux d’il y a soixante-dix ans. Mais en un sens, ils sont les mêmes. Ils sont les mêmes parce qu’ils ne remplissent toujours pas, pour beaucoup d’entre eux, la totalité de leur fonction. Ils sont inféodés à l’État et seulement à lui, et on le voit dans leur revendications, d’ailleurs, et oublient qu’ils devraient, aussi, être inféodés au peuple, ce peuple qu’ils répriment pourtant chaque fois qu’on leur en donne l’ordre, quand bien même cet ordre est injuste. Les policiers n’ont pas à juger des ordres qu’on leur donne, dites-vous ? Ils n’ont pas à juger leurs supérieurs ? Eh ! Pourtant, ces jours-ci, ils ont l’air de trouver que le gouvernement les prend pour des jambons, non ? Alors, qu’ils ne s’arrêtent pas en si bon chemin ! Qu’ils changent de camp, à Calais, à Notre-Dame des Landes, à Nuit Debout ! C’est partout en France, la foire à la saucisse. Et si tous les jambons du monde voulaient se donner la main… Gauchistes, flics, profs, ouvriers : tous ensemble, vous faites sauter la cinquième République en deux nuits. Chiche ?

PS : le titre est évidemment tiré de la jolie chanson de Ludwig von 88.

*On peut trouver le détail des revendication ici : http://unsa-police.fr/ et ici : http://www.synergie-officiers.com/IMG/pdf/colere_des_policiers_-_action.pdf
**Sources : France Inter et France Infos
***Source : http://www.lapolicenationalerecrute.fr/Blog/Les-differences-entre-Adjoints-de-securite-et-Gardiens-de-la-paix
****Source : archives de la Préfecture de Police

Robert Rochefort serrant la main au président

Le 06 octobre 2016, par Christophe Siébert

Sa main était si près que je ne pus m’empêcher de la saisir et de la fourrer dans ma braguette. Elle se leva vivement, pâle et effrayée. Mais déjà ma verge était dehors et frémissait de joie.
(Henry Miller, Tropiques du Capricorne)

En politique on connaît des menteurs, des voleurs, des escrocs, des magouilleurs et des mafieux, et une assez grande quantité de types qui ont du sang sur les mains. Il y a aussi dans le tas quelques violeurs, et bien sûr on ne compte plus les parjures, les traîtres ni ceux qui contre vents et marées tournent leur veste à chaque saison.

Leur point commun, à tous ceux-là, c’est leur étonnante capacité à ressusciter. Procès ? Scandale ? Prison ? Collection complète de casseroles ? Rien à fiche ! Une nouvelle coupe de cheveux, une cravate plus jolie, de beaux remords et hop ! Retour aux affaires ! Un coup ministre, un coup président, un coup consultant, un coup avocat, un coup expert, un coup donneur très cher payé de leçon quelconque, un coup signataire d’un intelligent livre à succès écrit par on ne sait qui, un coup autre chose, et à la fin, quoi ? Sénateur ou député et les voitures de fonction, et le chauffeur, et la soupe à midi, tranquille, les truffes à Noël, le champagne, la belle vie.

Robert Rochefort, rien de tout ça. Il est fini, Robert Rochefort, terminé, lessivé, en voilà un qui s’en ira la queue entre les jambes, qui ne reviendra pas, il peut bien changer de cravate ou écrire lui-même sa lettre d’excuses. Qu’a-t-il fait ? Qui a-t-il étranglé de ses propres mains ? Personne. Lui-même, peut-être, à la rigueur. Robert Rochefort s’est branlé en public, il est grillé, il est foutu – en tout cas, si j’en crois les torrents de haine que l’annonce de son crime a déclenchés il y a un mois, et l’absolu silence qui a suivi depuis.

Il aurait copulé en public, on l’aurait surpris dans une voiture et la bouche d’une prostituée au mauvais endroit, on l’aurait photographié attaché à une croix de Saint-André ou en train de s’amuser dans une backroom avec un copain, c’était toujours le scandale, certes, mais avec lui la gloire, une forme de gloire en tout cas, gloriole scandaleuse mais gloriole quand même, et l’admiration de quelques-uns, l’admiration que les singes timides vouent au grand singe déluré. Mais là ? Opprobre, opprobre, opprobre ! Exhibition solitaire, plaisir solitaire, qui va admirer ça ? Quel pervers refoulé pour tirer son chapeau au pervers au grand jour ? Personne. Il n’y a que des vertueux, des salauds, oui ! Des salauds aux mains propres et qui jettent des pierres à celui qui les a occupées.

PAS D’ACTIVITÉ PLUS INOFFENSIVE QUE CELLE-LÀ

Comment revenir après un coup pareil ? Lui il ne sera jamais au Sénat, et encore moins payé cinquante mille euros de l’heure pour expliquer à une bande de très riches quelques subtilités de droit et de fiscalité, personne ne le prendra au sérieux, tout le monde aura l’image en tête. Même s’il trouve une chaire pas trop tarte à HEC ou au Collège de France. Quolibets sur quolibets et s’ils ont encore des tableaux noirs là-bas, je vois d’ici les graffitis, chaque matin.

C’est l’histoire d’un type qui pour une raison qu’on peut trouver un peu bête, c’est-à-dire quand il est stressé, se masturbe compulsivement. J’en connais, moi, qui dans la même situation frappent leurs enfants, gueulent sur leurs employés, s’enfilent du whisky ou insultent tous ceux qui passent à leur portée.

Celui-là se branle. Oui, on peut se moquer, mais je ne connais pas d’activité plus inoffensive que celle-là. J’aurais bien aimé que certains hommes politiques, au lieu d’utiliser la gégène pendant la guerre d’Algérie, ou de serrer la pogne à Omar Bongo, ou de planter leur zizi dans des employées d’hôtel guère consentantes, ou de se faire financer le narcissisme par la Libye  ou d’envoyer les CRS taper sur les mécontents, fassent de même.
Et les assassins ? Et les suicidaires ? Et les braqueurs de banque ? Et tous ceux qui chaque jour commettent d’irréparables conneries ? Et si ce matin-là, Wolfgang Přiklopil s’était branlé ? Et Andréas Lubitz ? Et Abdelhamid Abaaoud ?

Le 11 septembre ? Branlette !
Hiroshima ? Branlette !
Qui a tué Jaurès ? Personne ! Raoul Villain avait les deux mains occupées !
Hitler, Staline, Napoléon, César ? Branlettes, branlettes, branlettes !

JERK-OFF, NOT WAR !

C’est curieux, quand même, que la masturbation soit le dernier tabou, l’infranchissable, la honte suprême.

Moi, finalement, je le trouve assez courageux, ce geste. Alors, en hommage non-ironique à Robert Rochefort (non-ironique, j’aime autant préciser), hommage non pas à ses idées (dont j’ignore le premier mot) mais à son geste étrange et pacifique, à ce rempart de chair qu’il dresse entre la violence du monde et lui, je vais raconter quelques-unes de mes anecdotes les plus foireuses en la matière.

Bibliothèque d’Agde, début des années quatre-vingt-dix.
Je passe dans la salle de lecture la plupart des mes pauses de midi. Je ne vais pas à la cantine, je ne fréquente personne : j’avale un sandwich et fonce là-bas, pour lire. Je suis en seconde ou en première, je suis fabuleusement mal dans ma peau, j’aimerais être au moins un paria mais on ne me remarque pas assez pour ça, je suis juste invisible. De plus en plus souvent, je me planque dans un coin pour me masturber à travers la poche en lisant des passages de La Louve, d’Emmanuelle Arsan, et j’envoie tout dans mon pantalon, contre ma cuisse, frisson supplémentaire quand il y a d’autres lecteurs.

Un cybercafé situé sur le quai des Bateliers, à Strasbourg, début des années deux mille. Je m’y rends le matin pour écrire quelques pages de mon roman en cours (une chose médiocre qui ne sera jamais éditée sous forme de livre), mais avant cela je visite quelques sites pornographiques et ça se passe de la même manière qu’à l’époque de la bibliothèque d’Agde.

Même cybercafé, à peu près à la même époque. Une femme avec qui je corresponds sur MSN m’encourage à sortir mon sexe devant la webcam et je m’exécute, émoustillé, alors que l’endroit est plein craquer, chaque ordinateur occupé par un client. J’ai l’objet du délit dans une main et la boule en plastique gris de la webcam dans l’autre, son câble tiré au maximum. Cette fois-là, je suis trop timide pour aller jusqu’au bout.

Il y en a d’autres, plus ou moins spectaculaires ou honteuses, je ne vais pas les raconter toutes. Dans des bars, chez des gens, dans la rue, dans des trains, et toutes ont une chose en commun et c’est pour ça que je me sens le frère de Robert Rochefort : elles m’ont rendu le monde un peu, un peu moins insupportable, à des moments où j’avais les meilleures raisons de le détester, lui et ses habitants.

Henry Miller en a quelques-unes aussi à raconter, et Bukowski, et Topor, et Houellebecq, et Fante, et il faudrait aller voir du côté de Balzac et de Flaubert, et des Russes, et il y a aussi Edgar Hilsenrath et même sans parler de Sade je ne suis pas en mauvaise compagnie – les écrivains sont des gens doux et raisonnables, vous voyez bien. Quand la situation devient difficile ils font comme Robert Rochefort, ou plutôt c’est lui qui fait comme eux, ils se recentrent sur eux-mêmes et tels des escargots s’enroulent à l’infini dans le secret de leur coquille, jusqu’à l’extase, jusqu’à la paix, qui jamais ne dure, mais c’est toujours ça de pris, et qu’importe qu’on se trouve en pleine rue ou dans un magasin de bricolage, que je sache Clark Kent se transforme en Superman dans des cabines téléphoniques aux vitres parfaitement transparentes et personne ne trouve à y redire.

Vous devriez essayer. Je suis certain que vous y prendriez goût.

Note de l’auteur – Serrer la main du président : Cette jolie expression désignant la masturbation est d’origine roumaine et se dit, dans la langue d’origine, A da mâna cu presedintele.

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Pétitions, piège à cons ?

Le 22 septembre 2016, par Christophe Siébert

Quand je me suis mis quelquefois à considérer les diverses agitations des hommes et les périls et les peines où ils s’exposent dans la Cour, dans la guerre, d’où naissent tant de querelles, de passions, d’entreprises hardies et souvent mauvaises, etc., j’ai dit souvent que tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre.

(Blaise Pascal, Pensées)

J’ai vu passer tantôt (merci à mon copain Alex A4, vous devriez aller voir ses dessins, ils sont aussi absurdement lucides que ceux de Topor à l’époque) une pétition dont voici un extrait :

En France, un-e citoyen-ne qui ne peut pas justifier d’un casier judiciaire vierge se voit interdire l’accès à plusieurs professions. Au total, 396 métiers requièrent l’obligation d’un casier judiciaire vierge. En revanche et contre toute logique, pour être élu-e ou réélu-e, vous n’avez pas besoin de présenter un casier judiciaire vierge.
SIGNEZ AFIN DE RENDRE LE CASIER VIERGE OBLIGATOIRE POUR ÊTRE ÉLU-E OU POUR SE MAINTENIR DANS UNE FONCTION D’ÉLU-E ! (voir le texte complet)

Elle recueille, au moment où j’écris ma chronique, plus de cent mille signatures. C’est pas mal, même si je doute sérieusement qu’une pétition ait un jour changé quoi que se soit.

Avant d’expliquer ce que je pense de celle-ci en particulier, je voudrais préciser un dernier point : je ne vote pas. Je ne voterai jamais. Le 5 mai 2002, au lieu de faire barrage au Front National en me joignant aux 80% de chiraquiens spontanément révélés à eux-mêmes, je cuvais ma MDMA de la veille et mon front à moi, je ne sais pas s’il était national ou métèque (plutôt métèque, en fait), mais à coup sûr il était fort lourd. Voilà pour situer la place que j’occupe dans ce que les gens qui travaillent au Nouvel Observateur (il paraît qu’on dit L’Obs, maintenant ?) appellent le processus démocratique.

J’AI CHANGÉ, NOUS DIT MARIE-FRANCE PARADISFISCAL

Interdire à quelqu’un, dont le casier judiciaire n’est pas vierge, de se présenter à une élection… C’est sûr que si j’ai le choix, j’irais pas voter pour Jean-François Partiaveclacaisse, ni pour Marie-France Paradisfiscal.

Mais est-ce une raison pour les empêcher de se présenter ? Je ne crois pas. Et puis, si on empêche toutes les personnes ayant un casier judiciaire de se présenter à une élection, c’est pas seulement les escrocs habituels qu’on exclut : c’est aussi tous les autres.

C’est le mec qui a piqué une bagnole, c’est celui qui a vendu du shit. C’est celui qui en a consommé, aussi, et c’est la caissière qui s’est fait virer parce qu’elle a fauché de la bouffe. Oui, bon, ceux-là ils se présentent pas, on s’en fout.

C’est les syndicalistes qui ont mis le feu à leur usine ou séquestré leurs patrons, c’est les Black Blocs.

Tiens, c’est aussi les déserteurs.

On en connaît, d’anciens militants d’ultra-gauche qui ont fini élus ? D’ancien déserteurs ? Faudrait aller voir de plus près.

C’est quoi, encore ? C’est une longue liste. C’est les écrivains et les éditeurs condamnés pour leurs propos. C’est beaucoup de gens, qui ne pourraient pas se présenter, finalement, et parmi eux c’est un certain nombre qui incarnent une alternative, un contre-pouvoir, et en signant cette pétition on exprime notre désir de les exclure.

Mais vous allez me répéter que de toute façon jamais ils ne se présenteront, le système est bien assez verrouillé comme ça ; là non plus je ne suis pas d’accord. Le système n’est pas verrouillé, ça n’est pas vrai. Il y a tout un tas de procédures franchement décourageantes, c’est exact – mais rien qui interdise, en théorie, à un marginal, à un pauvre, à un prolo, à un connard quelconque de se présenter. Tout bien sûr qui l’interdit en pratique, mais rien en théorie. Quelques-uns y parviennent.

LES GENS QUI SIGNENT CETTE PÉTITION DISENT DEUX CHOSES, LA PREMIÈRE ILS EN SONT CONSCIENTS, LA DEUXIÈME ILS NE L’ONT PAS VUE COMME ÇA, JE CROIS.

Et parmi ces cent mille signataires, combien dont le casier judiciaire n’est pas vierge ? En 2014, c’est presque un demi-million de personnes, dont la condamnation y est portée*. L’année précédente, autant. Combien de français inéligibles, si cette pétition était suivie d’effet ?

Et puis tant qu’à faire, pour éviter qu’un prête-nom quelconque se présente à la place de l’exclu du concours, qui faudrait-il interdire aussi ? Les épouses ? La famille ? Les amis proches ? Jusqu’où, le cercle ? Quel diamètre, pour être sûr ?

Ce qui rend la démocratie intéressante, c’est la possibilité d’élire un salaud, un assassin, une ordure, une crapule – on ne se prive pas, d’ailleurs, et la solution, quand on n’aime pas le résultat du vote, n’est certainement pas de légiférer pour que la fois suivante le même résultat soit impossible.

Et ceux qui votent ? Est-ce qu’il ne faudrait pas les sélectionner un peu mieux, eux aussi ? Ils font souvent n’importe quoi, vous ne trouvez pas ? À Bessan, mon ancien bled, en 2012, ils étaient plus de 40% à élire Marine Le Pen au premier tour. Si ça ne tenait qu’à moi, j’aurais bien déchiré une carte d’électeur sur deux.

Chaque fois qu’on réduit le champ de ceux qui votent, le champ de ceux qu’on peut élire, on fait quoi, au juste ?

Votez pour qui vous voulez, mais pas lui parce que c’est un escroc, pas lui parce que c’est un raciste, pas lui parce qu’il a montré sa bite à tous les passants, pas elle parce qu’elle est partie avec la caisse, pas lui parce que c’est un ancien braqueur, pas lui parce que c’est un ancien manifestant qui a pété des vitrines de banques, pas lui parce qu’il est militant d’extrême-gauche et pas lui parce qu’il est militant d’extrême-droite, pas lui parce que c’est un chef d’entreprise qui a coulé sa boîte dans des conditions douteuses et pas lui parce que c’est un prolo que personne ne connaît, il n’a pas ses cinq cent signatures, hooooooooo ! vous avez peur de quoi, au juste ? Qu’on vote pour un pourri ? Qu’on élise un criminel ? Eh ! si c’est ce qu’on veut, voter pour un pourri, si c’est d’un criminel qu’on a envie ? Bordel !

UN SEUL CANDIDAT, CE SERAIT PLUS SIMPLE, AU MOINS ON RISQUERAIT PAS DE SE GOURER !

(En Corée du Nord, les candidats aux élections législatives sont au nombre de un par circonscription, et le vote n’est pas anonyme. Voilà une démocratie qui a bien compris la notion de principe de précaution.)

J’ai l’impression que ce que les français n’ont pas pigé, ne pigeront jamais, c’est que la démocratie est un risque. Voter, c’est s’exposer à faire de grosses conneries – et c’est ça tout l’intérêt de la chose. Mettre en place des processus de vérification, de contrôle, de censure, d’interdiction, dans le but de limiter le danger, dans le but de tenir à l’écart de la petite fête les trublions et les maboules, ça n’est pas seulement manifester du mépris ou de la condescendance à l’égard de ce système politique et de ceux qui l’utilisent, c’est surtout démontrer qu’on y a rien, mais rien compris.

De toute façon, les français ne sont pas démocrates. Ce qu’ils veulent, les français, c’est un roi. Un type dont ils ne sont pas responsables, dont ils peuvent dire : c’est pas de ma faute s’il est là, d’ailleurs c’est un con, d’ailleurs je l’aime pas, d’ailleurs je comprends pas ce qu’il fout ici et si on me demandait mon avis, il dégagerait vite fait à coups de pied où je pense – oui, car le français est poli. Mais manque de chance, dit-il (heureusement, pense-t-il sans même s’en rendre compte), on n’y peut rien, c’est le roi, faut faire avec.

Le pouvoir, on est fort pour le critiquer. Mais pour le prendre, mais pour l’exercer, y a plus personne.

AVANT, AU BOUT DES PIQUES, ON METTAIT DES TÊTES COURONNÉES. MAINTENANT ON Y MET DES APPAREILS PHOTOS

Jacques Chirac, en 2007, 72% des français veulent qu’il dégage. Dix ans plus tard, ils décident que c’est leur ancien président préféré** et les livres qui le prennent pour sujet se vendent comme des petits pains.

Et Louis XVI ? En 1793 ils lui coupent la tête ; deux cent ans plus tard il se pressent devant pour s’y prendre en selfies. Combien y en a-t-il, en France, des statues équestres de Louis XVI, des statues de Louis XIV, des statues de Napoléon ?

Il y a au fond deux manières principales d’aborder le monde, et si on les éclaire assez vivement pour en faire disparaître les nuances, elles se résument à ceci :

La première consiste à placer au-dessus de tout le reste le bien, à estimer justes tous les sacrifices nécessaires pour y parvenir, à être persuadé qu’il est la seule destinée humaine possible, le seul rempart contre une chute qu’il faut éviter coûte que coûte.

La deuxième consiste à voir le libre-arbitre comme une chose supérieure à toute autre, qui ne doit nullement être entravée, et dont il faut accepter que l’usage puisse conduire dans l’abîme, car sans possibilité de chute nul triomphe n’est possible.

Orgueil d’un côté, orgueil de l’autre.

Et puis bien sûr il y a les connards dans mon genre, qui pensent que le bien est un fantasme, le libre-arbitre une illusion, et pour qui l’abîme n’est qu’une pente douce descendant de la naissance à la mort, une sorte de plage qui n’en finirait pas, avec au bout la mer, ou non, je vous laisse libre de vos images, et, kilomètre après kilomètre, année après année, les jambes un peu plus lourdes, le sol un peu plus boueux.

Le reste, comme dirait Pascal, n’est que divertissement.

* Source : http://www.justice.gouv.fr/art_pix/stat_condamnations_2014.pdf
** Sources : http://www.tns-sofres.com/dataviz?type=1&code_nom=chirac1
et http://www.europe1.fr/politique/sondage-jacques-chirac-le-prefere-des-anciens-presidents-940162

Journées du Patrimoine : venez essayer le fauteuil de Laurent Wauquiez !

Le 15 septembre 2016, par Rédaction AuvergneRhôneAlpes.info

Le thème de cette année est : « Patrimoine et citoyenneté. » Cela tombe bien pour les Rhônalpins et les Auvergnats car la Région a décidé de faire découvrir les deux Hôtels de Région, situés à Lyon et à Clermont-Ferrand. Outre l’intérêt architectural des deux bâtiments, le visiteur curieux aura peut-être la chance, s’il arrive à échapper un instant à l’œil inquisiteur du personnel régional, de poser son popotin sur la chaise de Laurent Wauquiez en personne ! Car, oui môssieur, les bureaux du président de Région seront ouverts pour l’occasion.

Pour Audrey Azoulay, ministre de la Culture et de la Communication « le thème de cette année nous renvoie aux sources même de cette manifestation créée en 1984 : celle d’une appropriation par tous d’un bien commun, d’une histoire commune. Le patrimoine et la citoyenneté sont deux notions, dont la jonction raconte notre histoire, notre passé, mais dessine aussi notre présent et notre avenir. » Rien à dire. C’est beau.

En réalité, ce qui serait vraiment beau, à mon sens, ce serait que les Journées du Patrimoine aient lieu toute l’année. Que, 365 jours par an, les citoyens puissent s’approprier les biens nationaux. Car, il faut bien le dire, la plupart du temps ce n’est qu’une petite caste de privilégiés, de droite ou de gauche, qui profite des coulisses des hôtels de région, des ministères ou encore des palais nationaux tels que l’Élysée. Après tout, et même s’ils faisaient caca dans les couloirs de Versailles, nos élites sous Louis XIV étaient bien plus évoluées qu’actuellement puisque les lieux de pouvoir étaient relativement ouverts au peuple. Mais bon, l’État d’urgence est passé par là…

qui profite toute l’année des palais nationaux ?

Nous n’allons pas pour autant vous gâcher vos Journées du Patrimoine avec ces quelques élucubrations. Vous pourrez par exemple visiter une caserne de pompiers afin de découvrir le matériel et les modalités d’intervention lorsque les « hommes du feu » partent se faire caillasser par des petits voyous. Vous pourrez aussi visiter un musée gallo-romain et vous comprendrez ainsi que la France n’a pas que des racines chrétiennes. Si vous avez le courage, vous pourrez aussi visiter le Mémorial des Enfants Juifs Exterminés et vous découvrirez que la barbarie n’a ni nationalité, ni race, ni religion.

Ce samedi et ce dimanche, bon nombre de lieux en Auvergne Rhône-Alpes seront ouverts, soit gratuitement, soit à des tarifs fortement réduits. Alors profitez-en ! Le choix est large dans tous les départements de notre belle nouvelle grande Région, qui regroupe des espaces culturels très différents les uns des autres. Selon les prévisions de la Bourboulienne Fanny Agostini, le temps sera maussade durant ce week-end. Raison de plus pour se précipiter au chaud et à l’abri à l’Hôtel de Région ou ailleurs ! Le programme complet des réjouissances est à télécharger ici.

Nos enfants nous font peur quand on les croise dans la rue

Le 08 septembre 2016, par Christophe Siébert

« Oh ! je suis avec vous ! j’ai cette sombre joie.
Ceux qu’on accable, ceux qu’on frappe et qu’on foudroie
M’attirent ; je me sens leur frère ; je défends
Terrassés ceux que j’ai combattus triomphants ;
Je veux, car ce qui fait la nuit sur tous m’éclaire,
Oublier leur injure, oublier leur colère,
Et de quels noms de haine ils m’appelaient entre eux.
Je n’ai plus d’ennemis quand ils sont malheureux. »

(Victor Hugo, À ceux qu’on foule aux pieds)

Si on se fie aux gens dans la rue, à leurs visages bronzés mais tristounes, aux gamins qui oscillent entre surexcitation et déprime avec la même métronomique absurdité que leurs professeurs, que leurs parents, si on se fie à tout ce petit monde se rejoignant à Carrefour à l’heure où toute la savane va boire, c’est la rentrée.

De là où je me trouve, c’est la rentrée aussi (la preuve, je picole un peu moins, je bosse un peu plus), c’est surtout la canicule, qui ne nous quitte pas, qui nous aime, qui s’accroche à nous avec la fidélité gluante d’un mari violent refusant de laisser en paix sa famille.

J’écoute Pyramide, le très bel album du… groupe ? one man band ? peu importe, le projet s’appelle Territoires et c’est froid et enveloppant (mais avec des angles qui coupent), c’est parfait pour me faire oublier que je travaille en caleçon, le front baigné de sueur, me maudissant d’avoir eu la flemme, cette année encore, d’acheter un ventilateur. Mais bon. Je ne suis pas là pour vous parler de musique (encore que) ni du temps qu’il fait, mais pour écrire une chronique.

Il sera cette fois question de trois saynètes dont j’ai été le spectateur, la première sur un quai de gare, la deuxième à une terrasse de bistrot, la dernière remontant comme une murène un peu flemmarde des profondeurs vaseuses de ma mémoire, et qui me semblent toutes reliées par une sorte de logique nihiliste.

Comment je vais faire, moi ?

Sur un des quais de la gare de la Part-Dieu, à Lyon, c’est la foule. Des trains ont été annulés et beaucoup de monde attend les suivants, gens qui rentrent du boulot, étudiants, glandus dans mon genre, la plupart râle et transpire, se serre les coudes contre cet ennemi commun : le temps qui nous échappe, et que manifestent ponctuellement les trains qui n’arrivent pas à l’heure.

Il y a cette quadragénaire en tailleur, plus énervée que les autres, elle se plaint à la femme plus âgée qui l’accompagne :
— Normalement je dois être au boulot à cinq heures, moi ! Comment je vais faire ? Qu’est-ce qui va se passer si je n’y suis pas ? Ça, la SNCF s’en fout, évidemment !
Etc. Une vraie litanie. Au Tribunal Révolutionnaire, si Patrick Jeantet l’avait en face de lui, il n’aurait plus à se soucier longtemps de la couleur de ses cravates.

Mais c’était une vraie question, qu’elle posait. Qu’est-ce qui se passerait, si elle n’allait pas à son travail ? Si à la place elle prenait un train pour se rendre à la plage ? Ou bien si elle draguait un type et qu’ensemble ils fassent l’amour à l’hôtel et puis se trouvent ensuite un restaurant à la coule ? Oui, que se passerait-il ? Et si moi je faisais ça ? (ah non, moi ça compte pas : je ne vais de toute façon nulle part en particulier et travaille aux horaires que je veux.)

Et si tout le monde faisait ça ? Je ne parle pas de grève, pas de revendication, juste de reprendre sa vie en main un peu, d’arrêter de perdre du temps, d’arrêter d’en laisser l’usage à quelques-uns.

On ne sait pas ce qui se passerait. Certains imaginent que ça foutrait tout par terre, que ce serait la fin de la société. Peut-être. Mais si la société tient à aussi peu de choses que ça, si elle ne repose que sur le respect des horaires et des ordres, si elle ne peut se perpétuer qu’en enfermant les gens dans des pointeuses et des cahiers des charges, c’est qu’elle est bien fragile, et bien peu intéressante, non ?

Le vêtement était sale

Et pendant ce temps, du côté de ceux dont la société se fout complètement, du côté de ceux pour qui elle s’est effondrée déjà, comment vont-elles, les choses ? Sont-ils plus heureux, plus détendus que nous, les parias, vont-il à la plage en chantonnant ?

L’autre jour, je buvais en bonne compagnie quelques pintes à la terrasse d’un pub de Saint-Étienne. Un gamin qui devait avoir tout au plus huit ans a fait le tour des tables en demandant de l’argent. Aucun des alcooliques présents, la terrasse était relativement bondée d’étudiants, de branleurs, de semi-précaires appartenant aux professions intellectuelles, enfin, tout l’éventail de la classe moyenne évoluée, n’a donné un fifrelin au gamin mendiant et moi non plus, d’ailleurs.

Il avait un air dépité quand il est parti, maussade, peut-être s’attendait-il à de la générosité de notre part et l’avons-nous déçu, peut-être était-ce son air naturel, peut-être pensait-il à la réaction de son père, oncle, cousin, qui l’avait envoyé ramasser du fric et le verrait rentrer bredouille.

Je l’ai regardé s’éloigner dans la rue. Il portait un tee-shirt jaune. Le vêtement était sale, mais pas assez pour empêcher de lire l’inscription qui en barrait le dos : « WHEN ? »

Le nihilisme pour les nuls

Ce qui m’a fait penser à la fois où je mangeais à KFC, quand deux enfants de dix ans sont entrés dans la salle et ont commencé à faire la manche d’une table à l’autre, avant de se faire virer par l’un des employés, manifestement très emmerdé d’avoir à le faire mais qui l’a fait quand même, et leur a refusé un verre d’eau, manifestement très emmerdé d’avoir à le refuser mais qui l’a refusé quand même.

Pour ma part je bouffais en terrasse. C’était un KFC en bordure de voie rapide et j’ai vu les enfants sortir du restaurant visages tendus, s’éloigner sous le soleil de juin, grimper le talus et longer la route direction la banlieue, dépassés par les bagnoles qui fonçaient comme si leur vie en dépendait, comme si la vitesse autorisée à cent dix kilomètres à l’heure était une conquête, comme si faire bouffer de pleines assiettes de carbone à ces deux morveux qui n’avaient même pas le droit de grappiller de la junk-food était la meilleure chose à faire.

(De toute façon, virés ou pas de KFC, ça change rien : personne ne leur aurait donné à bouffer – moi non plus, et on peut se poser la question, se demander si nous sommes des égoïstes, des salopards, des nazis, si l’indifférence va nous étouffer tous ou si la honte de voir des mômes mendier une poignée de frites nous fait à chaque fois refluer si loin de nous-même que toute empathie, que toute générosité, disparaît ; on peut se poser la question.)

When ?

Ils vont grandir, tous ces gamins, ils vont grandir. Un de ces quatre, ils auront vingt ans, vingt-cinq ans, et alors quoi ? Et alors, que se passera-t-il, quand ils auront l’âge de faire ce qu’ils veulent dans ce monde qui est autant le leur que le nôtre ?

Je me suis dit qu’à leur place, prendre les armes pour venir nous rentrer dans la gorge notre condescendance, notre indifférence, tous les kilos de frites qui nous transforment la panse en bouée, serait une évidence. Je me suis dit que je ne me demanderais sûrement pas si j’allais le faire ou pas, mais plutôt quand est-ce que je pourrais le faire, quand est-ce que la conjoncture, les circonstances, rendraient ça possible. Quand me retrouverais-je enfin au volant d’un camion assez rapide et assez lourd pour me permettre d’écraser une bonne centaine de ces bonnes âmes avant de me faire abattre par les flics, sans avoir peur de la mort, puisque mort je le suis déjà, puisque se faire bannir de l’humanité c’est être déjà mort ?

Quand aurais-je la possibilité de nettoyer à coup de Kalachnikov ce quai de gare rempli de gens tellement obnubilés par le fait d’arriver à l’heure au travail qu’ils préféreraient piétiner un clodo plutôt que rater leur train ? Hein, quand ?

WHEN ?